Longtemps, j’ai dit : « J’aime pas les gens ». Je photographiais des objets, des lieux, mais pas des personnes. J’avais peur de la confrontation, de capter quelque chose d’enfoui en elles, de le faire émerger. Et de trahir, en le révélant, une part de l’autre que ces personnes ne seraient pas prêt·e·x à voir.
Pourtant, dans ce projet, je n’ai photographié que des gens. C’était une mise à nu, pour eux, aussi pour moi. Ces questionnements que j’avais sur les objets ou les lieux, je les ai transposés sur des gens. Cela m’a conduite… ailleurs.
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Tout commence par une interview. A chaque personne, je pose les mêmes questions, sur leur rapport au corps, à l’intime ; sur leur sexualité. Puis je les photographie. Je ne dirige rien, ni pose, ni geste. Ce qui est montré leur appartient. Ce qui reste tu, aussi. Je les laisse choisir ce qu’elles veulent dévoiler d’elles, à moi, comme à celles et ceux qui verront ces images et liront leurs paroles.
Certaines photographies entrent directement dans la série. D’autres, je les découpe, je les plie, je les remodèle, puis les rephotographie.
Des entretiens, j’extrais des fragments, qui forment un texte. Il n’est pas au service des images, mais un objet de même statut. Elle/il/iel m’a dit… Cette phrase ouvre chaque paragraphe et me place en témoin des personnes qui se sont confiées.
Le texte, l’image, deux portraits qui s’entremêlent.
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Pour parler des personnes que je photographie, j’ai pris le parti de ne pas utiliser le mot « modèle ». Le terme désincarne, un peu comme « mannequin ». La personne devient une enveloppe au service du photographe. Je ne voulais pas ça. Ce que je voulais, c’est laisser la liberté de propos, de pose, de présence.
Cette liberté d’être soi se vit face à l’objectif. Elle n'est pas facile à incarner. Parfois, j'ai senti le doute. D’autres fois, l'embarras, la crainte de ne pas savoir quoi faire, ou celle de devoir décider. Qu’en faire ?
Certaines personnes ont été pudiques et réservées, d'autres exhibitionnistes. Certaines ont utilisé cet espace pour se confronter à leur image, accepter leur corps. D'autres pour transmettre un message. Quelques-unes ont trouvé là un espace de jeu et de test des limites. Il y en a qui voulaient juste garder des images où elles se sentaient belles.
J’ai pris ce qu’on me donnait ; pas seulement. J’ai choisi le cadrage, le moment où je prends la photo, les images que je garde et celles que j'exclus. J’ai choisi la manière dont j'interviens sur elles. Parfois, cela m’a fait peur – découper, plier, remodeler. Peur de torturer leur image.
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J'enregistre les interviews pour ne rien perdre de ce qui est dit. Ces enregistrements passent dans un logiciel de retranscription. Ca facilite la vie jusqu’au point où ça la complique.
J’ai passé beaucoup de temps à corriger ce que les logiciels avaient omis ou changé. Une phrase contenant le mot « cunnilingus » a disparu mystérieusement. Un « j'en avais tellement envie » est devenu « j'en avais tellement honte ». Par des biais ou des exclusions, ces programmes faisaient revenir dans leur norme ce qui s’en écartait.
Finalement, c’est encore l’humain qui restitue les paroles des gens. En gardant ce qui me semblait être le plus parlant, j’ai fait en sorte de rester au plus proche de leur formulation.
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A l’interview succèdent les prises de vue. Il y a comme un intervalle, où les personnes délibèrent leur manière d’apparaître devant l’objectif. Certaines se déshabillent complètement. D'autres gardent un sous-vêtement, qu'elles enlèveront parfois après.
Passé les premières photos, il se peut qu’elles ne sachent plus quoi faire. Je ne dis rien. J'attends, sans en avoir l’air, ces moments que j’aime capturer : les interstices, où la personne n'est plus dans la pose, mais dans une pause. Où sa conscience est en attente, comme suspendue entre deux manières de paraître. Moins belle, moins régulée, s’écartant des canons de la photo de nu que nous avons tous intégrés – du glamour au male gaze –, l'image en devient plus vraie. Pour moi, cette beauté sans masque est beaucoup plus grande.
Je me sens responsable de ne pas trahir la personne qui m'a donné sa confiance sans occulter ce que j'aimerais faire sentir d'elle. Être vraie sans trahir. Ne pas oublier que mon regard reste subjectif. Ne pas oublier que celui des autres l’est aussi.
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Les photographies qui n’entrent pas directement dans la série, je les imprime, j’en fais autre chose, puis les rephotographie.
Sur un tirage, j’ai accentué des griffures en grattant l’encre. Sont-elles le symptôme d’un malaise profond ? Sur un autre, j’ai laissé un corps sans visage, comme si la plastique s’était substituée à la personnalité. Ce corps se contorsionne… est-ce cette personnalité qui lutte ? Ailleurs encore, des coupes ont juxtaposé le dévoilement et la pudeur, mis à l’envers ce qui était à l’endroit. Une ambiguïté qui joue, qui montre, qui éconduit d’un sourire. Elle protège, sans doute, mais de quoi ?
Je n’ai pas les réponses. J’ai voulu poser les questions.
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Ce travail se situe à la frontière de la photographie de studio, du documentaire et d'une démarche plasticienne. Fait en studio, il n'est pourtant pas de la photo de mode, ni du portrait classique. Ancré dans le documentaire par l'entretien, il m’inclut en tant qu'autrice.
Quel regard poser sur la façon d'habiter son corps ? C’était mon interrogation initiale, en tant que photographe, que personne, que femme.
Ce questionnement n’a pas de fin. Il chemine avec différents points de vue. Il est porté par un dispositif, fait de ces interviews, photographies et rephotographies, qui permet de l’aborder sous différents angles, sans ignorer la dimension construite du vrai qu’on en tire.
Les personnes que j’ai photographiées m’ont parlé de leurs désirs et de leurs tabous, de leurs souvenirs et de leurs émois. Chacun·e est venu·e avec sa complexité, ses paradoxes, ses contradictions. De tout cela, on ne saisit jamais que des fragments.
Peut-être que finalement, je les aime, les gens.
22 personnes ont été photographiées et interviewées, ceci en est un extrait.